Procès Lombard ou la finalité d’une politique de casse du service public

En 1997, c’est le début de la privatisation de France Télécom. L’état cède d’abord 21% du capital puis, en 1998 il cède 13% supplémentaires et c’est l’ouverture à la concurrence. Le groupe est en pleine réorganisation. Pour Michel Bon (alors PDG de France Télécom) : « hier, on mettait des moyens techniques à la disposition des usagers, demain, on devra vendre des services à des clients libres de leurs choix ». Si l’Etat reste majoritaire, on introduit dans l’entreprise les règles de gestion du privé.

En 1997, France télécom comptait environ 160 000 salariés. Un premier plan de dégraissage de l’entreprise est lancé, il s’appelle EO2. Des départs en Congés de Fin de Carrière sont «proposés» aux fonctionnaires de plus de 55 ans avec une rémunération égale à 75 du salaire (les salariés doivent comprendre qu’ils ont fait leur temps et qu’il faut quitter l’entreprise, haro sur celui ou celle qui se risquerait à refuser ce dispositif de départ anticipé). La CGT ne signera pas ce plan, parce qu’il ne prévoyait pas d’embauche en remplacement de départs en préretraite. Les effectifs des équipes fondent rapidement conduisant à une deuxième restructuration. En effet, lorsqu’une équipe de 15 ou 16 salariés descend au-dessous du seuil de 8, on explique aux salariés que leur équipe est supprimée, que le travail sera concentré ailleurs. On demande aux salariés de se trouver un emploi ailleurs dans l’entreprise. Ou pire, si l’équipe est maintenue mais qu’elle récupère l’activité d’autres équipes, on demande aux salariés de postuler sur leur propre poste !

Les informations actuellement relayées sur la crise sociale à France Télécom et appelées « procès Lombard » situent l’affaire sur la période 2006-2010. Mais pour une meilleure compréhension  générale du dossier, il faut remonter à des faits plus anciens.

Ce que l’on n’a pas dit au public à l’époque, c’est que le ministre des finances (Dominique Strauss-Kahn), a donné comme feuille de route à Michel Bon, la transformation de l’entreprise en groupe international. Une énorme campagne médiatique visa alors à faire croire que le marché des télécoms serait le nouvel eldorado du 21e siècle. Que les actionnaires allaient devenir riches. Dans un premier temps cela marcha, et l’action France Telecom monta, monta, monta,… Jusqu’à multiplier par 10 sa valeur initiale.

Cette montée de la valeur de l’action ayant eu comme conséquence de faire monter la valeur de l’entreprise, cela permis à la direction financière, en accord avec Bercy, d’emprunter toujours plus d’argent sur le marché bancaire, pour acheter toujours plus d’entreprises à l’étranger. Jusqu’à ce que la France s’attaque au continent sud-américain, et achète les télécoms d’Argentine (EDF achetant l’électricité Argentine, le Crédit agricole achetant les banques Argentines, etc.). Les USA firent tomber la bourse Argentine, et les télécoms Argentines ne valurent plus rien, comme toutes les autres valeurs boursières du pays d’ailleurs. Et ce fut le début de ce que l’on n’appellera pas le Krach Argentin, mais la « Bulle Internet », histoire de rendre l’affaire incompréhensible à tous.

A partir de là ce fut la dégringolade, et l’action France Telecom, en moins de 2 ans tomba en dessous de son prix de vente en 1997. Avec la chute de la valeur de l’entreprise (la valeur de l’entreprise est un multiple de la valeur de l’action), les banques cessèrent de prêter à France Telecom.

La rentabilité des achats à l’étranger n’étant pas au rendez-vous, pour rembourser les emprunts, il fallut vendre des actifs (les bâtiments, mais aussi certaines sociétés étrangères récemment achetés, vendues à perte) et réduire la voilure.

La crise est donc le résultat d’une politique gouvernementale catastrophique car ultralibérale, pro-business et aussi pro-impérialiste.

La privatisation a relevé essentiellement de choix politiques, voulus par les gouvernements successifs ! C’est l’assemblée qui vote les lois, et la privatisation relève d’une loi.

En 2006, alors que 40 000 emplois ont déjà été supprimés, le plan NEXT est mis en place par Didier Lombard et son équipe, avec son volet social appelé ACT (« Anticipation et Compétences pour la Transformation »). L’objectif : supprimer 22 000 postes entre 2006 et 2008, en réorienter 10 000 vers des secteurs dédiés aux clients (par exemple, les centres d’appels). Le tout sans plan social, car une grande partie des salariés sont des fonctionnaires. Les salariés qui avaient déjà dû quitter une première fois leur poste de travail pour un autre, doivent une nouvelle fois rechercher un emploi mais cette fois, de préférence, en dehors de l’entreprise.

Ce nouveau processus produit un effet terrible sur les salariés déjà restructurés, déplacés, dont on a détruit le métier, et qui sont maintenant  insultés et jetés.

Didier Lombard, dans une manifestation interne, stigmatise les salariés de France Télécom qui «ne sont pas à Paris, qui pensent que la pêche aux moules c’est merveilleux… eh bien c’est fini» «Il faut s’adapter avec une rapidité encore plus grande». Estimant que les salariés doivent partir “par la fenêtre ou par la porte » il ne « fera pas dans la dentelle » et plus tard déclarer qu’il est temps de  « mettre un point d’arrêt à cette mode du suicide ».

Fin 2008, l’objectif sera atteint : 22 450 personnes auront quitté l’entreprise, 14 000 auront changé de métier. Entre 2001 et 2008, 44 700 postes auront été supprimés, dont 94 % étaient des emplois de fonctionnaire.

Et aujourd’hui ?

L’entreprise compte aujourd’hui un peu plus de 80 000 salariés.

L’entreprise embauche de nouveau, mais au compte goute, et sans compenser les départs. Au fur et à mesure, elle confie les activités à des entreprises sous-traitantes qui sous traitent à leur tour à une myriade de petites entreprises.

Cette sous-traitance en cascade a des conséquences catastrophiques pour les salariés qui y travaillent (peu de représentativité syndicale, code du travail bafoué par certains patrons, etc …) Orange, donneur d’ordres, dont l’objectif est de redistribuer toujours plus de dividendes à ses actionnaires en serrant les prix au maximum, cautionne de fait ce système.

Et pour les 80 000 salariés d’Orange, les tâches sont de plus en plus complexes, les charges de travail de plus en plus importantes.

Certains affirment que Stéphane Richard serait un patron plus humain que Didier Lombard ! … il a juste déplacé une part de la souffrance hors de son entreprise.